Perceptions mécaniques et déroutantes
Jenesaispasvraimentoujevaismaisjemenvais (2011) Déjà, ce titre qui se lit d’un souffle, d’un seul coup sans s’arrêter, contient son erre d’aller. Porteur de dérives et ouvrant sur un ailleurs, il rassemble des idées chères à Pierre Bourgault, artiste québécois bien connu notamment pour ses sculptures d’art public reprenant en trois dimensions les motifs de jeux de ficelle inuits. Depuis plusieurs années maintenant, Bourgault puise à même son bagage de navigateur pour créer des œuvres qui traduisent son rapport à l’espace et au temps par l’entremise de systèmes qui sont autant de langages inventés par l’être humain pour comprendre, contrôler et baliser son environnement. Après des dessins éphémères sur l’eau rendant visible l’effet de courants marins, des traductions de trajets nautiques en dessins faussement abstraits où la ligne apparaît chargée d’une signification qui la tire hors d’elle-même, des tours de sel disparaissant sous l’action des éléments, des œuvres sculpturales jouant sur la proxémique, c’est-à-dire la manière dont l’être humain utilise l’espace, et des univers sonores évoquant l’idée d’écholocation, cette œuvre inédite de Bourgault, à la jonction de plusieurs de ces enjeux, propose de réfléchir de façon poétique à la capacité d’adaptation de l’individu à un nouveau milieu de vie.
Composée de centaines de dessins tapissant tous les murs de la grande galerie, d’une nacelle suspendue au-dessus d’un plan d’eau et d’une trame sonore mystérieusement poétique, l’œuvre inédite présentée à CLARK prend l’allure d’une installation promettant une expérience à vivre, et non seulement à regarder. En effet, si le spectateur pourra s’approcher des images cartographiques épinglées au mur pour tenter d’en saisir la logique, il devra littéralement se jeter à l’eau pour accéder à l’intérieur de la nacelle, qui n’accueillera qu’un visiteur à la fois. Entre le sous-marin et le zeppelin modèle réduit, l’habitacle moulé en fibre de verre, d’une couleur vert tendre, paraît hésiter dans sa fonction – à la fois retraite, cocon, mais également capsule de survie protectrice, il n’est adapté que pour un séjour temporaire. Muni d’un appareil diffusant un gazouillis nous parvenant à travers un filtre sonore brumeux, l’embarcation réserve à quiconque y pénétrera une sensation déroutante, désorientant les sens le temps d’une poussée. Sans gouvernail, elle ne pourra que susciter la rêverie et l’errance, que l’écho, le roulis et le dédoublement spéculaire de la coquille sur l’eau viendront renforcer.
Alors que Bourgault nous a habitués à des œuvres faites de matière organique – le bois, le sel – dont la durée de vie se mesure à l’aune d’un temps sensible, plus subjectif, le dispositif ici présenté surprend par son aspect quasi futuriste. Bercé en son sein, tanguant au rythme de mélodies aux sonorités confondantes, dont les accents faussement naturels trahissent tout à coup leur source numérique, le visiteur s’imaginera peut-être en route vers l’inconnu, en quête d’un territoire brut, encore inaltéré. |

Pierre Bourgault Jenesaispasvraimentoujevaismaisjemenvais, 2011
Vue de l’installation (détail) Photo : P.B.

Pierre Bourgault Jenesaispasvraimentoujevaismaisjemenvais, 2011
Vue de l’installation (détail) Photo : P.B.
pierrebourgault.org
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Soft Turns Enclosed, 2011 (détail) Photo : S. T.
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Le mouvement, présent à la fois comme expérience physique tangible et comme signe traduit par des symboles météorologiques dans l’installation de Bourgault, joue également un rôle important dans le diptyque vidéo Enclosed (2009), réalisé par le duo d’artistes canadiens Soft Turns. Formé de Sarah Jane Gorlitz et Wojciech Olejnik, qui poursuivent également chacun une carrière solo, le collectif produit des œuvres d’animation selon la technique du « stop motion », qui permet de créer un mouvement à l’aide d’objets immobiles. À mi-chemin entre la photographie et la vidéo, ce procédé fonctionne à l’inverse du film. Ici, les objets sont fixes lors des prises de vue, et ce sont leurs légers déplacements entre les images qui permet, lorsqu’elles défilent à une certaine vitesse, de simuler la fluidité du mouvement. Long et fastidieux, le procédé donne une certaine couleur à l’animation, qui se prête tout à fait à la proposition actuelle.
Enclosed se déroule dans une bibliothèque, vidée de ses usagers. On y circule étrangement, non pas entre les rayons mais devant, un peu comme si nous n’étions pas réellement dans l’espace mais que nous en percevions une coupe verticale, dont la surface serait parcourue grâce à un appareil téléguidé à distance. On y avance, pourtant sans jamais vraiment y entrer, sans jamais en ressentir réellement la matérialité ou l’épaisseur – les objets, livres et étagères, paraissant toujours fuir devant l’objectif. Puis on se surprend à traverser les murs et les planchers, s’élevant sans emprunter d’escalier, ce qui rend l’espace illusoire et fait apparaître sa nature fictive, son état de maquette, de plan miniature édifié en trois dimensions.
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Saccadé, le son, qui évoque celui que produit un chariot servant au déplacement des marchandises, suit le rythme des changements de direction de la caméra et contribue à l’instauration d’une distance entre notre position et l’espace devant lequel on se trouve. En effet, aucun son ne semble parvenir de la bibliothèque, anormalement figée.
Impersonnel et froid, le point de vue qui nous est présenté rappelle son origine mécanique, transmis par l’intermédiaire d’un appareil d’enregistrement dont la présence ne s’efface pas devant son objet. Au contraire, on verrait plutôt dans le mécanisme, jouant un rôle de médiateur, le sujet central de l’animation. S’il y a bel et bien apparence de narration dans cette œuvre, le récit qui s’y raconte se déploie selon une focalisation externe, caractérisée par l’objectivité de son narrateur, extérieur à l’action, campé en périphérie dans un rôle d’observateur.
Alors que la déambulation tire à sa fin, on se retrouve propulsé au plus près des livres, des pages remplies de mots, sans pour autant que la dimension tactile, intime et émotive qui est celle de la lecture ne soit convoquée. Les parcelles de texte balayant l’image sans rien nous raconter achèvent de nous dérouter quant à l’échelle de l’espace. Le langage s’y dévoile dans sa dimension plastique de signe, rejoignant ainsi les cartographies et les sons codés de Bourgault, qui résistent à la lecture de tout novice.
softturns.com |

Soft Turns Enclosed, 2011 (détail) Photo : S. T.
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